Les États généraux du film documentaire 2019 Expériences du regard

Expériences du regard


Vingt-quatre films comme autant d’éclats durablement inscrits en nous après ce travail de sélection dans le cadre de la programmation « Expériences du regard » 2019. Cette observation de la production de cinéma documentaire ne laisse pas indemne ; elle requiert attention, ouverture d’esprit, distance, bienveillance, rigueur et lâcher prise... Nous sortons enrichis de cette expérience. Ragaillardis aussi, car nous nous sommes abreuvés des formidables énergies déployées par les réalisateurs. 
Vingt-quatre fragments précieux donc, fruits de tentatives, de prises de risques qui se confrontent, dans le même mouvement, à l’art cinématographique et au monde. Nous espérons que ces films marqueront la mémoire des spectateurs autant qu’ils nous ont marqués. 
Si ces films nous ont touchés au cœur, c’est que quelque chose de profondément humain s’est joué : une rencontre, des rencontres. Sont en jeu également une qualité d’écriture cinématographique, un travail de recherche. Nous avons été impressionnés par l’aptitude de certains cinéastes à produire de la pensée à travers l’image, la prise de son, dans des situations de travail parfois difficiles, et quels que soient les territoires : pays lointain, coin de rue, famille. Nous avons aussi été frappés par de nombreux films qui manient avec beaucoup d’inspiration l’art de l’ellipse. Par le pouvoir de l’écriture, du montage, de la caméra : générer du sens et de l’émotion en retirant plutôt qu’en ajoutant. Suspendre plutôt qu’affirmer. Des auteurs font travailler leur film dans les interstices et les vides, produisant ainsi des effets de propulsion, des courts-circuits, des effets de contrepoint, de polyphonie...
La quantité importante de films autoproduits inscrits cette année révèle un vaste désir de s’exprimer avec les outils du cinéma. Si quelques objets singuliers proviennent de productions solitaires, la nécessité d’un travail d’équipe, aussi restreinte soit-elle, demeure vitale. On mesure à quel point les programmes de formation, de financement et d’accompagnement à la réalisation sont indispensables à la création cinématographique. Les films se font d’échanges, de collaborations, de regards extérieurs. Nous aurons l’occasion d’en parler au fil de cette édition : sur certains de ces films sont intervenus des figures de la prise de vue ou du montage, et des producteurs ont pris des risques importants pour mener à bien ces œuvres. Le circuit de production et de diffusion (on ne peut même plus le qualifier d’industrie) est modeste, son économie est extrêmement fragile. Il convient donc, encore une fois, de rappeler qu’il est un territoire à défendre, dans sa diversité.
C’est une sorte de privilège que de nous réunir nombreux à Lussas au cours de cette semaine. C’est une grande chance que d’avoir accès à ces objets singuliers, modestes, follement ambitieux, auxquels presque plus personne n’a désormais accès en dehors des festivals. Il est vrai que cet état de fait est désolant, on nous ressasse tant que pour toucher le plus grand nombre il faut simplifier. Voilà sans doute pourquoi nous avons accordé une attention particulière à des travaux qui s’affirment dans une recherche cinématographique, ainsi qu’aux films « faussement simples » ; des films auxquels on accède de manière assez évidente et qui, en leur sein, déploient des nuances de complexité et produisent des interrogations d’autant plus vertigineuses que leur écriture nous aura pris par surprise.
Voir un film en festival est une expérience déterminante. Nous sommes nombreux à avoir découvert le cinéma documentaire en suivant les contours d’une programmation. Pour beaucoup d’entre nous, cela a influé sur le cours de nos vies. Tout particulièrement à Lussas, cette expérience est de nature collective. Grâce aux échanges qui suivent les projections, et au-delà, ces vingt-quatre fragments seront une opportunité de prolonger ensemble le travail des films.

Stéphane Bonnefoi, Adrien Faucheux


Débats animés par Stéphane Bonnefoi et Adrien Faucheux.
En présence des réalisatrices/réalisateurs et/ou des productrices/producteurs.