Les États généraux du film documentaire 2019 Docmonde

Docmonde


Filmer les siens, son quotidien, exposer les archives familiales, interroger ses parents ou se rapprocher de ses aïeux, s’impliquer personnellement, en mettant en scène, ou en passant de l’autre côté de la caméra… Questionner ce qui nous est proche est une pratique récurrente du cinéma documentaire. Et les réalisateurs des films de cette programmation, issus du réseau Docmonde – formations à l’écriture documentaire menées à travers le monde depuis Lussas – s’emparent généreusement de cette idée. La démarche est simple : filmer ce que l’on connaît le mieux pour réduire la distance avec le spectateur, tenter de lui donner accès à ce qui est lointain, étranger, passé, disparu, voire même invisible.
Filmer ce qui est proche, c’est aussi filmer des détails du quotidien qui semblent anodins. Dans Phalène, Artur Sokolov compile précieusement, à l’aide de sa caméra, les habitudes des membres de la famille dans son village de Sibérie. Il crée un imagier pour lui-même, pour garder une trace de sa maison et des siens, et pourtant, cet imagier nous parle tout autant à nous, spectateurs.
Dans Schoon Donker, Katrien Feyaerts revient dans la maison où elle a grandi et qu’elle a quittée vingt ans plus tôt. Elle y filme son père et les hommes de sa rue qui élèvent des pigeons voyageurs. Elle filme dans un univers clos entre pavillons et jardinets les gestes du quotidien, ceux qui préparent à l’envol, au départ.
C’est également filmer les lieux maintes fois traversés pour en révéler la singularité. Ce sont les rues de Tamatave à Madagascar, filmées du pas de la porte de l’échoppe de Roméo dans Nofinofy. Les discussions enregistrées par Michaël Andrianaly sont celles de tous les jours. Il y est question d’éducation, de peine de prison, de corruption avec des mots simples. Cette proximité transforme l’énumération de doléances populaires en petites histoires, devenant légendes l’espace d’un film.
Dans Étincelles, un village littéralement coupé en deux entre musulmans et chrétiens, aux confins de l’Afrique de l’Ouest, devient le théâtre d’un conte. Et l’enquête personnelle de Bawa Kadade Riba pour comprendre dans quelle partie de son village il peut construire sa maison devient la métaphore d’un monde en crise d’identité où il est bien difficile de trouver sa place.
C’est aussi observer le passé et des moments de l’Histoire avec une certaine distance que le temps écoulé n’a pas suffi à créer. Dans Hitch, Chowra Makaremi retrace l’histoire de sa mère opposante à la République islamique d’Iran, assassinée en prison dans les années quatre-vingt. Elle collecte des petits riens et quelques bribes de souvenirs pour recomposer la mémoire effacée d’une histoire oubliée.
Avec la même idée, celle de créer une image, une reconstitution de ce que l’on n’a pas vécu, Young Sun Noh, dans Yukiko, s’affranchit d’une archive inexistante pour raconter la vie de sa grand-mère japonaise, inconnue et disparue dans les méandres de l’Histoire tumultueuse de la colonisation de la Corée par le Japon. D’Okinawa à l’île sud-coréenne de Kanghwa, la cinéaste cherche l’écho de cette histoire effacée en arpentant ces lieux vides qui en ont été le décor.
Pour évoquer ce passé tu dont il ne reste que peu d’images, parce qu’appartenant à une période taboue de l’Histoire, Mathieu Tavernier utilise l’animation. Dans Dann zardin pépé, il raconte haut et fort et en créole, sa langue opprimée, l’histoire de sa famille et du bout de terre où a été bâtie son identité familiale, sur des souvenirs volontairement gommés par le colonisateur.
Enfin dans Unt, les origines c’est encore une langue lointaine, le Kali’na, qui nous accompagne au cœur de la forêt amazonienne. Cette voix, celle de Yanouwana Christophe Pierre, mêlée aux sons de la jungle, porte le récit du rite funéraire qu’il doit mener personnellement. À partir de cette démarche intime, il questionne la transmission identitaire et culturelle mise à mal par la transformation et la disparition des lieux de vie traditionnels.
Regarder de si près et révéler en détail le monde nous renvoie aux basiques, aux communs de peuples différents. Les récits les plus intimes, abordés d’un point de vue juste, donnent la force de ressentir, de partager, de se souvenir, de découvrir ces communs. Des petits riens filmés si loin deviennent alors, devant la caméra de ces cinéastes, le document d’un monde qui nous touche et nous concerne. Filmer ce qui est le plus proche permet de réduire les distances, les différences de religions ou de langages, en narrant les légendes du monde.

Madeline Robert


Débats animés par Madeline Robert.
En présence des réalisatrices/réalisateurs et des productrices/producteurs.