Les États généraux du film documentaire 2019 Édito

Édito


Le réel, qu’est-ce que c’est ? À cette question essentielle qui taraude le cinéma documentaire, Juan-David Nasio, psychanalyste renommé et étonnant de pédagogie, propose une réponse : « le trou noir », « ce qui est infiniment impossible de connaître », développée dans un film éponyme. Avec son ton irremplaçable, il ajoute : « les images ont pour fonction de cacher le réel ». Aussi réducteur et obscur que cela puisse paraître en deux extraits de phrases, tout cela se concrétise néanmoins assez clairement, dans le dispositif analytique bien sûr, mais aussi dans ce qui nous intéresse ici tout particulièrement, la production des images. Qu’est-ce qui affleure à la surface des choses et des êtres ? Comment précisément, les cinéastes inventent-ils des situations pour espérer approcher, apercevoir, toucher des éclats de réel, ce réel insaisissable ? Dans l’intonation d’une voix, la lueur d’un regard ou la tension d’un geste, en substance dans la vibration d’une image, que peut-on déceler de leur part inconnaissable et qui parvient à nous troubler ?
Alain Bergala explorera pour nous la « création-cinéma » à la recherche de ces moments d’effraction dans les films. Tout aussi troublante et engageante est la proposition d’Érik Bullot et de Muriel Pic de penser le cinéma comme une expérience de désorientation qui nous expose à l’hypothèse de notre archive animale et nous rappelle comment « la naissance du cinéma est venue rétablir notre rapport à la perception sensible ». Federico Rossin ne viendra pas démentir cette approche avec la découverte privilégiée de l’œuvre de Robert E. Fulton dont « les films sont les preuves éblouissantes d’un passage — secret — entre les gestes de fabrication du cinéma documentaire et du cinéma expérimental ». La prolifique et exceptionnelle « Histoire de doc » consacrée à la Yougoslavie sera presque un festival dans le festival par son ampleur et sa densité cinématographique. Autres cinéastes à l’honneur, le couple Swann Dubus et Tran Phuong Thao, qui inaugurera aussi une « Route du doc » en provenance du Vietnam, avec une nouvelle génération d’auteurs et trois manières de construire des récits pour tenter de s’inscrire dans une histoire contemporaine : films documentaires de cinéma direct, fictions et films d’artistes. Une programmation qui résonne par sa géographie lointaine avec celle de « Docmonde », imaginée par Madeline Robert, pour élargir au plus lointain les regards portés par les films.
La rencontre avec Artur Aristakisian et deux de ses anciennes étudiantes a mûri sur plusieurs années. Tous trois à leur manière sont à la recherche d’une forme de révélation d’un invisible ou d’un indicible, d’un point d’incandescence sensible dans les images, ce que nous pourrions nommer aussi le réel qui apparaîtrait cette fois comme la réfraction d’un rayon.
L’effraction du réel, c’est peut-être également ce qu’espèrent nos nouveaux programmateurs d’« Expériences du regard », Stéphane Bonnefoi et Adrien Faucheux, en espérant des cinéastes qu’ils puissent laisser leur propre film s’échapper, et être surpris, eux et nous, par cette métamorphose qui s’opère parfois.
Et pour finir, n’oublions pas au cœur de cette semaine, « Le cinéma en actes d’Edgar Morin » avec Monique Peyrière. Elle nous suggère de reprendre la question « Comment vis-tu ? », « qui inaugure le tournage de Chronique d’un été et en propose certains enjeux : la mise en tension entre vie quotidienne et vie filmée, entre l’individu et le collectif, entre le politique et le cinéma. En paraphrasant Edgar Morin, on peut dire de ce film qu’il concerne le vif du sujet et met le sujet à vif. » Que peut le cinéma, que peut-il mettre en question ? Pour emprunter de nouveau à la cosmologie son vocabulaire si imagé, le cinéma, cherchant à éprouver la résistance du réel, dessinerait de façon illimitée l’« horizon des événements » pour rendre compte des soulèvements du réel, dans tous les sens du terme.

Pascale Paulat et Christophe Postic