Les États généraux du film documentaire 2020 Édito

Édito


Nous voici au seuil d’une édition improbable et, disons-le d’emblée, nous avons envisagé l’annulation et le report, comme certains l’ont fait, avec leurs justes raisons que nous partageons. Devant toutes les contraintes à prendre en compte, nous ne pouvions que renoncer à tenir une édition dans sa forme habituelle et pour un large public, parce que nous portons une responsabilité et défendons des convictions mises à mal par la situation : l’échange, la parole, la présence, la rencontre, la projection, et l’espace public. Le cadre du village de Lussas est un des éléments constitutifs des États généraux du film documentaire, nommés aussi le « festival de Lussas ». Travailler et mettre en place un festival dans notre petite commune de l’Ardèche crée une convivialité certaine, mais nécessite une importante organisation et coordination. Des liens étroits se sont tissés au fil du temps et nous prenons soin de construire avec la municipalité la transformation et la densification délicate d’un village rural paisible en un village documentaire, studieux et festif. Tout festival a ses spécificités, son environnement, ses partenaires, ses équipes et ce sont toutes ces qualités que nous devons maintenir chaque année en équilibre. Nous avons longuement réfléchi, avec l’écoute et le soutien de tous, à la forme que pourrait prendre cette édition particulière des trente-deuxièmes États généraux du film documentaire.
Nous avons rapidement pris la décision de reporter des programmations ayant nécessité un long travail et impliquant la présence physique de collaborateurs et de cinéastes étrangers, mais aussi celle de films en pellicule, pour lesquelles nous souhaitons un public le plus nombreux et le plus large possible. Puis, avec le précieux partenariat proposé par la plateforme Tënk, nous avons repensé avec notre équipe, et plus particulièrement Federico Rossin, des programmations pour une diffusion numérique ; une édition spéciale détaillée dans les pages suivantes et inspirée de nos programmations habituelles : « Histoires des formes », « Retouches et réparations », « Nouvelles inattendues ». Avec les programmateurs de la sélection « Expériences du regard », Stéphane Bonnefoi et Adrien Faucheux, nous avons très tôt cherché une façon de préserver a minima la relation à un public et de sauvegarder l’idée même d’une projection collective. Finalement, la possibilité d’ouvrir deux salles de projection, pour un public très réduit, nous a conduits à mettre en place des séances « cinéma malgré tout », avec des structures partenaires sur tout le territoire, en même temps qu’elles sont organisées en petit comité à Lussas en présence des réalisatrices, des réalisateurs et des programmateurs. Après chaque projection, différents groupes pourront ainsi se retrouver en lien avec l’équipe artistique et le public à Lussas pour participer à un débat sur le film par visioconférence. Ce dispositif concerne la programmation « Expériences du regard », mais également les séances consacrées cette année aux partenariats de Tënk.
L’incertitude ne permettait pas cette année de se projeter dans la mise en œuvre des séminaires mais, dans cet esprit, nous avons tenu à mettre en place un groupe de réflexion avec un petit nombre d’intervenants pour réfléchir aux transformations de nos expériences de spectateurs de cinéma dans un contexte de numérisation toujours croissant de l’industrie culturelle, particulièrement exacerbé ces temps-ci : interroger nos manières de regarder et l’incidence des modes de diffusion sur nos relations aux œuvres et sur les œuvres elles-mêmes. Une réflexion que nous imaginons élargir et prolonger l’an prochain. Tout comme celle que nous engageons avec l’École documentaire de Lussas, qui se prolongera tout au long de l’année – pour fêter, enfin réellement, ses vingt ans en 2021 – pour explorer la passation au travail et avec cette idée forte de penser le geste de filmer comme un passage à l’acte.
Nos incertitudes et nos inquiétudes pour les États généraux du film documentaire de Lussas cet été, pris dans les plus vastes tourments et mouvements de notre monde, nous ramènent tout à la fois à l’humilité et à la prétention nécessaires pour se réunir par le cinéma. Les films nous rappellent à quel point la vie est fragile, lumineuse et âpre, faite d’accidents heureux et malheureux, de prise de risque et d’engagement, à leur image.

Pascale Paulat et Christophe Postic