Les États généraux du film documentaire 2021 Docmonde

Docmonde


Les films de cette sélection ont été terminés tout récemment, mais leurs réalisateur·trice·s en ont eu l’idée il y a déjà plusieurs années. Il·Elle·s ont participé à des résidences d’écriture organisées par l’association Docmonde en 2018, 2017, ou il y a plus longtemps encore pour d’autres, en 2014, 2012… Pourtant, si on les regarde ensemble, on les voit reliés par un fil invisible qui raconte la famille. La famille sous toutes ses formes, qu’elle soit celle du sang, des cultures et des traditions ou de la communauté choisie et fabriquée. Alors que le monde traverse une crise sanitaire sans précédent, que les frontières sont fermées et les déplacements minimisés, que les rassemblements et regroupements sont interdits, que la peur de l’autre et le repli sur soi dictent nos relations sociales, cette thématique peut sembler emblématique.
Hasard, donc ! Comme si cette nouvelle génération de cinéastes, imprégnée du monde qui l’entoure, avait naturellement orienté et réévalué son approche en résonance avec le moment de complétion de leurs œuvres.
Cela est d’autant plus étonnant que les réalisateur·trice·s des films de cette sélection viennent du monde entier : de l’Arménie, du Bénin, du Burkina Faso, du Cameroun, de l’île de la Réunion, des Philippines. Cette année encore, cette programmation Docmonde fait état du monde. Et c’est naturellement que cette thématique est apparue comme une ligne directrice connectant ces films. Le regard que portent leurs auteurs, marqué de la force de leur point de vue et de formes inventées et renouvelées, prouve que ce n’est pas la simple déclinaison d’un thème que l’on observe, mais bien l’émergence de films qui racontent simplement le monde d’aujourd’hui et la manière dont les gens y vivent.
Sept ont été retenus. Ils explorent nos façons d’appartenir à une famille, à un groupe : l’attache que l’on se fabrique pour affronter les difficultés, les rites communs qui rythment la vie, la force de la transmission d’une génération à une autre, la construction mentale de l’appartenance à un pays…
Ce qui lie également ces films est intrinsèque à la création documentaire. L’espace de fabrication de l’œuvre devient le lieu où se crée la relation filmeur-filmée. Cette relation concrète le temps du tournage guide également les idées tout au long de la production. Dans ces films, cela apparaît finalement de manière différente, mais toujours très forte.
Aux Philippines ou au Burkina Faso, les communautés de femmes de la nuit, travailleuses du sexe filmées par Pabelle Manikan (Dreaming in the Red Light) et Moumouni Sanou (Garderie nocturne), sont racontées en immersion dans le quotidien et l’intimité. Les deux cinéastes captent de l’intérieur la force qui émane de l’entraide et le soutien dans l’adversité de situations précaires, mais aussi la complexité de la reproduction inéluctable d’un schéma familial…
Que ce soit l’enterrement d’une aînée dans Mort et Cash, qui montre les coulisses d’une cérémonie funéraire au Bénin, ou le jeu qui émaille la demande en mariage dans La Promesse du bagne pour rétablir le protocole qui n’a pas été suivi au début de l’idylle d’Adèle et Détyr, les rites rythment la vie de famille. Ces deux films en prise avec la tradition sont l’occasion du dévoilement d’un petit théâtre de la vie dont les réalisateurs construisent simplement l’espace.
Erika Etangsalé filme son père déchiré entre deux cultures, celle de l’île de la Réunion dont il est originaire et celle de la vie ouvrière dans une petite ville de métropole. Dans Lèv la tèt dann fénwar, elle compose formellement son identité fragmentée par l’oppression colonialiste de la politique migratoire française des années soixante à quatre-vingt. De son côté, Mamounata Nikièma accompagne Omar dans sa perpétuelle odyssée Nord-Sud (L’Odyssée d’Omar) pour raconter la complexité de l’attachement à son pays d’origine et la construction d’une identité propre, à cheval entre des cultures si différentes.
Dans Blokus, Hakob Melkonyan, pourtant distant et pudique dans sa manière de partager le quotidien de la famille arménienne qu’il suit, se positionne immédiatement dans la scène d’ouverture du film. Lorsque des tirs surviennent pendant une session de jardinage, le cinéaste se couche dans l’herbe avec la famille, espérant échapper aux balles… En faisant ce film, il gagne sa place en son sein.
Durant les quatre séances de cette programmation, nous échangerons avec les cinéastes, à Lussas ou en visioconférence, pour évoquer cette place particulière du·de la réalisateur·trice, passeur·se entre le microcosme familial et le public.

Madeline Robert


Séances animées par Madeline Robert.