Les États généraux du film documentaire 2021 À l’école buissonnière ?

À l’école buissonnière ?


L’École documentaire de Lussas fêtait l’année dernière ses vingt ans. Cela nous a donné l’occasion de réfléchir à la façon dont le film documentaire, si divers dans ses formes (de l’internet à la télévision, du cinéma à la galerie d’art…) s’est inventé ses lieux d’apprentissage et de transmission, souvent en marge des grandes écoles de cinéma, préférant les périphéries aux grands centres, les aventures nomades à l’institution. Dans leur désir de liberté, d’autonomie ou d’invention, ces écoles sont-elles pour autant plus « buissonnières » que les autres ? Ont-elles raconté, et racontent-elles encore, une histoire pédagogique et cinématographique particulière ? Nous souhaitons que notre atelier emprunte à son tour des chemins de traverse pour accueillir l’échange, l’improvisation, l’association d’idées, la digression. Nous avons chapitré ces deux journées en six moments, forcément poreux les uns entre les autres. Un programme dont nous savons que nous ne le suivrons pas forcément à la lettre. Il témoigne plutôt des questions que nous nous sommes posées, des hypothèses qui ont surgi, des intuitions qui nous ont accompagnés. Films et extraits interviendront tout au long de nos échanges, comme ils sont venus nourrir nos discussions préparatoires, comme nous espérons qu’ils enrichiront les cheminements de cet atelier.

Première journée
Matin
À l’école des écoles

Nous commencerons par un bref rappel d’une histoire finalement peu racontée, celle du cinéma documentaire comme objet d’apprentissage. Si les premières grandes écoles historiques semblent lui avoir laissé une place (le VGIK de Moscou, le Centro Sperimentale de Rome – aussi pour des raisons de propagande), celle-ci s’est réduite ailleurs devant la prééminence du cinéma de fiction. Le documentaire semble s’être trouvé, du moins en France, ses propres refuges, comme aux Ateliers Varan créés en 1978 par Jean Rouch et aux séances qu’il organisait au Musée de l’Homme ou à la Cinémathèque française. Nous prendrons l’exemple de l’Idhec/Fémis et de ses rapports fluctuants avec le cinéma documentaire. Et de l’université qui semble, en revanche, l’avoir accueilli plus aisément, notamment à travers l’exemple de l’Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis. Nous finirons la matinée en évoquant la création de l’École documentaire de Lussas.

Après-midi
À l’école de la pratique

La formation au cinéma documentaire semble s’ancrer d’abord dans une pratique. Et plutôt que de se demander si la création est enseignable, nous pourrons nous poser la question : qu’y a-t-il d’enseignable pour la création ? Nous explorerons quelques expériences pédagogiques particulières passant par la réalisation concrète de films : des ateliers pour enfants à ceux d’Abbas Kiarostami, terrain de sa pédagogie de « mal-didacte ». Nous montrerons quelques-uns des films d’ateliers du cinéaste iranien. Et nous reviendrons à l’évocation de quelques expériences de l’École documentaire de Lussas, dont le « film collectif », exercice où il s’agit pour chacun d’engager son geste personnel, pour un film réalisé de bout en bout, ensemble, à douze.

Soirée
À l’école du premier geste

Les Ateliers Varan ont permis à Mariana Otero, alors qu’elle sortait de l’Idhec, d’accomplir un premier geste documentaire qui donnera le film Non-Lieux (1991), coréalisé avec Alexandra Rojo, et qui fut diffusé sur FR3 dans le cadre de La Sept (ancienne ARTE). Elle évoquera avec nous cette pratique et cette découverte d’un cinéma qui s’écrit caméra au poing, dont son film porte une trace éminemment sensible.

Deuxième journée
Matin
À l’école de la critique et de la théorie

En France, le cinéma s’est accompagné d’une pensée critique. Et sa vivacité, incluant ses partitions esthétiques, ont eu un rôle formateur pour des générations de spectateurs. L’histoire des revues de cinéma en témoigne, du moins pour la fiction. Qu’en est-il du cinéma documentaire ? La « création cinéma » habite-t-elle aussi le geste documentaire ? Celui-ci trouve-t-il un écho critique spécifique ? L’idée d’un « tiers-cinéma », se définissant surtout comme n’appartenant pas au cinéma de fiction dominant a conduit à quelques inventions théoriques. La Lettre du cinéma pourrait en être un exemple, réunissant cinéphilie classique et urgences non narratives.

Après-midi
À l’école des films

Le cinéma documentaire serait-il un « maître ignorant » idéal ? Nous en interrogerons certains aspects, aiguillonnés par la pensée de Jacques Rancière. We Can’t Go Home Again, le film que Nicholas Ray a tourné avec ses étudiants new-yorkais en 1979, prolongera cette question du « maître » et de l’énergie politique et esthétique que peut porter un film jusqu’à aujourd’hui. Nous glisserons sans doute un mot du cinéma militant et de son projet émancipateur. Et nous finirons par la question de la cinéphilie, si liée (en France en tout cas) à la perception critique des films et qui semble se poser différemment aujourd’hui – notamment pour le cinéma documentaire.

Soir
À l’école de la rébellion

À toute cinéphilie, il faut des passeurs. Federico Rossin en est un. Il viendra nous parler d’une expérience d’école comme rébellion créative. Le Workshop of the Film Form était un groupe artistique actif entre 1970 et 1977 à l’intérieur de la célèbre école de cinéma de Łódź. Il devint une force subversive dans le cinéma expérimental et documentaire polonais.


Coordination : Vladimir Léon

Participant.e.s : Alain Bergala, Mariana Otero, Federico Rossin, Chantal Steinberg, Dork Zabunyan, des élèves et des intervenants de l’École documentaire, ainsi que d’autres invités surprise.